Plus personne ne veut des pesticides !

Plus personne aujourd’hui ne veut des pesticides !
Auteur : Marc Fichers Année : 2016
Analyse n° 5
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Et certainement pas dans la bio…

La précédente révision par l’Europe de la réglementation sur l’agriculture biologique – règlement (CE) n° 834/2007 – avait déjà donné le ton et Nature & Progrès était déjà monté aux créneaux – voir Valériane n°64 ! Nous évoquions alors une simple édulcoration de la bio ; avec ce qui se trame aujourd’hui, c’est – hélas – d’une authentique trahison qu’il faut parler. Car on prétend nous imposer la possibilité de la chimie dans la bio. Rien de moins ! Par Marc Fichers Le 13 octobre dernier, le Parlement européen a accepté de débuter les négociations avec le Conseil au sujet d’une nouvelle législation concernant l’agriculture biologique. Principal leitmotiv du nouveau projet : «assurer aux consommateurs que les produits biologiques qu’ils achètent sont réellement bio» ! Qui ne souscrirait à pareille intention ? Il y a parfois loin de la coupe aux lèvres mais là, c’est carrément la ciguë qu’on va nous faire avaler. La jolie étiquette cache mal le petit trou par lequel le ver est – à nouveau ! – entré dans le fruit. Car si, en 2007, le règlement européen avait tout simplement aligné la tolérance en matière de pollution «fortuite» par des OGM sur la tolérance existant en matière d’agriculture conventionnelle – nous fûmes contraints d’accepter jusqu’à 0,9 % d’OGM dans la bio ! -, on cherche à présent à nous faire gober la même couleuvre… mais avec les pesticides et la chimie ! Or la bio est – totalement ! – incompatible avec la chimie Les règlements bio européens, rappelons-le, furent mis en place afin d’unifier et de consolider les différents cahiers des charges nationaux et privés qui définissaient les règles de production permettant de produire des végétaux et d’élever des animaux dans le respect des lois naturelles. Le respect de la vie du sol était le socle même de cette forme d’agriculture qui refusait l’emploi des pesticides et des engrais chimiques de synthèse. C’est le sens même de l’étiquetage des produits bio que régissent ces règlements depuis bientôt vingt-cinq ans. Ce refus radical de la chimie n’est pas une simple coquetterie. Ses fondements agronomiques sont l’essence même de la bio tant la production végétale, basée sur la capacité nourricière du sol, est modifiée – voire anéantie – par l’emploi de pesticides chimiques. L’opposition aux pesticides chimiques a forgé l’évolution du bio. L’attitude des consommateurs l’a toujours prouvé : s’ils achètent des aliments étiquetés bio, ils le font avant tout dans une démarche de santé afin d’avoir la garantie de consommer des aliments exempts d’OGM, et surtout exempts de pesticides chimiques. Une telle démarche a conforté le monde agricole bio dans le développement des techniques naturelles de culture et d’élevage ; elle lui a permis de refermer la parenthèse chimique qui avait démontré toute sa nocivité. Pour certaines spéculations, ces productions se sont même avérées plus rentables que celles de la production dite conventionnelle. Et tout n’est pas qu’affaire de production : l’esprit de la bio a offert des «portes de sortie» à de nombreux fermiers conventionnels, en rappelant par exemple l’intérêt des circuits courts, de l’autonomie des fermes… L’intérêt même des consommateurs pour les produits bio s’est développé sur celui d’un marché d’une alimentation dépourvue de pesticides chimiques. L’évolution du règlement européen se doit, par conséquent, d’en tenir compte. Afin de répondre à la demande des consommateurs de manger des aliments indemnes de pesticides, les organismes de contrôle ont toujours veillé à contrôler et à sanctionner la présence de tels produits. Si une parcelle est contrôlée positivement et qu’il apparaît que cela est dû à un traitement du producteur, la parcelle est «décertifiée» et exclue du système bio. S’il apparaît que des productions bio sont polluées «accidentellement» par des traitements extérieurs – dérives de pulvérisateurs de champs voisins, lieux de stockage et de transport pollués, etc. -, la parcelle est également «décertifiée» et exclue du système bio. Il est donc aujourd’hui totalement impossible d’acheter un produit bio contaminé par des pesticides. Une telle rigueur a forgé la confiance du consommateur et le développement du marché. Mais sera-ce toujours le cas demain ? Car c’est sur cette confiance qu’on s’appuie aujourd’hui pour proposer un projet de modification du règlement bio. En matière de pesticides, ce qui vient d’être avalisé par la Commission de l’Agriculture du Parlement européen est tout simplement imbuvable. Le communiqué publié suite au vote de cette Commission est explicite :

«Les députés ont introduit de nouvelles mesures conservatoires pour accroître la responsabilité des opérateurs tout au long de la chaîne d’approvisionnement biologique et pour éviter le recours à des techniques non autorisées. En cas de violation des dispositions européennes en la matière ou de la présence suspectée d’un pesticide non autorisé par exemple, le produit final ne devrait pas porter le label bio jusqu’à ce qu’un examen complémentaire soit effectué. Le produit pourra uniquement être vendu comme bio s’il ressort clairement, après un examen adéquat, que la contamination était inévitable et que l’agriculteur biologique a appliqué toutes les mesures conservatoires. Si cela s’avère nécessaire, la Commission européenne pourrait présenter, après 2020, une proposition législative fixant des seuils maximum pour les substances non autorisées et des compensations pour les agriculteurs en cas de contamination inévitable.» Les belles intentions n’ont donc qu’un seul but : nous forcer à tolérer un seuil de pesticides dans les produits bio. La bio est un recours pour le consommateur Quelques précisions sont ici nécessaires. Que se passera-t-il si un pesticide est décelé lors de l’analyse d’un produit bio ? Le nouveau projet de règlement stipule clairement que, s’il est impossible de prouver la responsabilité de l’agriculteur, la production pourra toujours être commercialisée sous étiquetage bio. Peu importe le fait ! De quelle équité parle-t-on là ? Il ne sera tout simplement plus jamais possible de garantir au consommateur que son aliment bio sera indemne de pesticides. On objectera bien sûr – on connaît la chanson ! – qu’il ne s’agira que de doses extrêmement minimes. C’est oublier un peu vite le caractère d’opposition de la consommation bio à toute forme d’usage de pesticides, quels que soient le lieu ou le moment… Celui qui se borne à une tolérance à peu de pesticides se tourne déjà vers les aliments issus de la production dite intégrée. Le consommateur bio veut des aliments indemnes de pesticides, comprenez totalement indemne, parce qu’il en fait l’expression de sa volonté d’un monde indemne de pesticides, totalement indemne de pesticides. Introduire une tolérance, c’est introduire le loup dans la bergerie. C’est surtout nier la possibilité du consommateur à exprimer une vision du monde. A ce titre, c’est un déni démocratique. On en voudra pour preuve le sondage réalisé par l’Europe en 2013. Concernant l’agriculture biologique, à la question «Est-ce que le niveau de pesticides des produits bio doit être inférieur à celui des produits conventionnels», 88% des personnes interrogées ont répondu oui, 8% ont répondu non, et 4% sont sans avis. Il est donc certain que si le marché bio cesse de fournir des aliments non-pollués, s’il cesse de se définir comme un opposant actif et comme un recours, les consommateurs s’en détourneront et le marché s’effondrera. Précisons que ce débat sur la tolérance de la bio aux pesticides est clos depuis longtemps en Wallonie : voir notre Petite Gazette n°33, de janvier-février 2002, et notre revue Valériane n°53, de mai-juin 2005. Un acquis dont l’Europe ferait bien de s’inspirer aujourd’hui. Nous ne manquerons évidemment pas d’y revenir. Appelons un chat un chat : il s’agit bien d’une trahison Le règlement européen est régulièrement révisé. Quoi de plus normal ? Sa vocation continentale lui impose de tenir compte des différentes sensibilités nationales. Les modifications ont parfois porté sur des éléments techniques importants : seuil de tolérance d’aliments conventionnels pour le bétail, réduction de l’obligation de parcours extérieurs… Elles n’ont jamais remis en cause les valeurs fondamentales de la bio. Or la production dans le respect des lois naturelles et l’opposition radicale aux pesticides et aux engrais chimiques font partie intégrante de ce qu’elle est. Envisager des produits bio «tolérants» à la chimie n’est pas une simple donnée technique. C’est un non-sens complet ! Comme si on parlait de démocratie «tolérante» au racisme ou de justice «tolérante» aux inégalités. A vrai dire, c’est une véritable honte, la spoliation des acquis d’un demi-siècle d’avancées citoyennes. Et pourtant… Après de longs débats et de réunions techniques, le texte qui le propose est bien sur la table des instances européennes et c’est bien son acceptation qui se négocie. Et cette révision concerne d’autres points très importants, comme la tolérance des exploitations mixtes – bio et non bio à la fois -, comme s’il était acceptable qu’un agriculteur élève en bio le matin et pulvérise ses champs en conventionnel l’après-midi… D’autres graves entorses sont encore au menu : taille maximale des ateliers d’engraissement, définition de la régionaliste, date d’abattage des volailles, etc. Une autre proposition de révision proposée par la Commission était également préjudiciable à la viabilité du secteur : l’allègement des normes de contrôle, en remettant en cause le contrôle annuel. Fort heureusement, la Commission de l’Agriculture du Parlement européen s’y est déjà opposée. Des sursauts de bon sens sont donc toujours possibles ; la rigueur des contrôles doit être maintenue car, pour le consommateur, la confiance dans la bio est également la conséquence de la qualité des contrôles. Toutes ces modifications du règlement bio provoqueraient la fin du bio. Au nom de simples «tolérances techniques» à ce qu’il a toujours combattu, on aura tué le combattant et le combat sera donc fini. Au nom de garanties à donner au consommateur, il aura jeté aux orties les fondements mêmes de sa confiance. Et cela, le secteur bio ferait bien d’y réfléchir à deux fois… Sa responsabilité est donc énorme ; celle des décideurs européens aussi. Mais pourquoi vouloir de tels assouplissements ? La seule raison envisageable est de favoriser le marché international des produits : la tolérance à la pollution aux pesticides facilitera l’import-export et l’allégement des normes facilitera leur circulation. L’Europe montre ainsi son imperméabilité à une des principales dimensions d’avenir de la bio : le désir du consommateur bio de favoriser les productions locales. Mais le législateur semble décidément bien peu à l’écoute… Et maintenant ? Dans l’immédiat, l’ancien règlement est évidemment toujours d’application et le nouveau ne doit pas être attendu avant fin 2016, ce qui nous laisse le temps de faire valoir nos droits. Si toutes ces modifications venaient à être votées, il se peut que le marché bio sorte, dans un premier temps, gagnant de cette révision. Nos producteurs, quant à eux, risquent de la payer très cher. Si le consommateur n’est plus à même de faire facilement la différence entre une bio polluée et du conventionnel opportuniste qui revendiquera le «zéro résidus», il perdra rapidement les repères échafaudés depuis des décennies. Nous avons donc exhorté les décideurs concernés et les représentants du secteur bio qui négocient ce règlement au niveau de l’Europe à se ressaisir d’urgence. Nous demandons spécialement à IFOAM-Europe – la structure représentative du secteur bio – qui, à notre très grand étonnement, est à la base de la proposition de tolérance à la pollution par les pesticides de se remettre à l’écoute du monde agricole et des consommateurs. Et de ne pas tendre seulement l’oreille en direction des gros acteurs du marché. Nous invitons enfin nos parlementaires européens à défendre une réglementation plus rigoureuse qui ne dénature pas la bio réclamée de longue date par les consommateurs, la seule qui permettra le développement d’une agriculture biologique respectueuse de ses valeurs fondamentales. Réaffirmons aussi, plus globalement, que plus personne aujourd’hui ne veut des pesticides. Ni dans l’environnement, ni encore moins dans son assiette ! Y va-t-il encore quelqu’un d’assez fou pour prétendre le contraire ? A l’Europe ou ailleurs